Je travaille comme intérimaire en librairie, dans une grande enseigne culturelle. Voici la scène : une pause déj’ au boulot. Parfois c’est calme mais souvent ça parle, de tout et de rien, du boulot, des clients, jusqu’à ce que la conversation glisse, comme souvent, vers la politique. Je ne participe jamais vraiment, j’écoute souvent distraitement, en mangeant. L’un de mes collègues, homosexuel, cinéphile, assez cultivé, très doux et plutôt calme d’ordinaire, prend à son tour la parole :
« Moi, ce qui m’importe le plus, c’est la sécurité. Aujourd’hui, je ne me sens plus en sécurité, et c’est pour ça que moi, je vote RN. »
Comme souvent, quand ce collègue s’anime — d’habitude c’est plutôt en parlant de cinéma — je sens qu’il perd un peu le contrôle de sa voix et de son souffle. Ça lui arrive souvent en parlant de la Nouvelle Vague, qu’il ne porte pas dans son coeur car il n’a jamais digéré que Truffaut et Godard manquent de respect à leurs aînés dans les Cahiers.
Retour à la scène. La plupart des présents reste silencieux. Mais quand même, j’entends au moins deux collègues qui abondent dans son sens. Et puis, évidement, puisque le vannes sont ouvertes, ça part sur le voile, le meurtre de la petite Lola, les immigrés.
Je continue de mâcher mon sandwich, détaché, toujours trop au-dessus de la mêlée pour me mêler à leurs plaintes purement émotionnelles, mais indéniablement, son propos m’accroche. Plus tard dans mon rayon, pendant que je soulève des caisses vertes et range des livres de cuisine, je repense à ce que j’ai entendu et à ce que mon collègue a exprimé. Et je réalise, une fois passé l’agacement, voire la déception de savoir qu’il votera Le Pen ou Bardella dans deux ans, qu’il ne parlait pas par conviction idéologique. Pas vraiment. Non, il avait avant tout extériorisé un besoin viscéral : celui de se sentir protégé.
Mais protégé de quoi, exactement ?
De qui ?
Il faut savoir que nous vivons à Toulon. C’est une ville avec une réputation clivée. J’y vis depuis presque cinq ans, après l’avoir fréquentée rarement quand j’étais plus jeune, vivant plus à l’intérieur des terres varoises. Au début pétri de mes préjugés petit-bourgeois, j’étais réticent à m’y installer avec ma copine. Souvenirs d’une ville sale, grise, une architecture bloquée dans les années 70, et remplie de crackheads.
Mais entre temps la ville s’était offert un lifting. Plus propre, plus jolie, plus jeune, plus animée, plus dynamique, avec une offre commerciale et culturelle qui grimpe. J’ai fini par apprécier y vivre. Evidemment il reste toujours quelques verrues, des bâtiments d’une laideur affolante, des endroits pas toujours très clean, et bien sûr, des marginaux. Il y en a beaucoup, étant donnée la taille de la ville dont le territoire est assez limité.
Je comprends alors que ce qui effraie mon collègue, c’est précisément ça : la rue, les agressions, la violence, l’inconnu. Ce qu’il voudrait, au fond, c’est vivre dans un monde sans peur. Et pour ça, il est prêt à voter pour ceux qui promettent l’ordre, — même si on rappellera, avec une pointe de mesquinerie, que cet ordre a souvent été hostile à des gens comme lui. J’y vois d’ailleurs un paradoxe assez poétique : un homme qui a longtemps dû s’affirmer contre le rejet, de par son orientation sexuelle, cherche maintenant refuge dans le camp qui le rejette le plus fort.
Mais je pense qu’il est représentatif de la plupart des gens qui votent sécuritaire, dans le sens où ce vote, auquel souscris mon collègue, entre directement dans la logique d’un récit idéologique auto-alimenté, mais cette fois à l’échelle individuelle : une personne adopte un récit (la rue est dangereuse) qui transforme une émotion (la peur) en système de pensée cohérent et surtout rassurant.
Désormais chaque fait, une agression homophobe, un meurtre d’enfant, une bagarre de rue qui tourne mal, va venir conforter sa croyance. Chaque nouvel élément deviendra de facto une confirmation de son récit. Et la moindre remise en question ou contradiction, même argumentée, même cohérente intellectuellement, sera rejetée comme une naïveté, ou pire, une complicité. D’où cette logique de la boucle auto-alimentée : la peur nourrit le récit, et le récit entretient la peur.
Néanmoins, je crois que sa peur est sincère. Vraiment. Je crois que ce serait une erreur de la minimiser et d’ailleurs si on fait preuve d’un minimum d’empathie, c’est-à-dire se mettre à sa place en tant qu’homosexuel donc minorité stigmatisée, on peut tout à fait partager son inquiétude.
Simplement, sa peur est, on pourrait dire, mal orientée. Car il ne cherche pas à comprendre pourquoi il a peur, ni d’où vient ce sentiment d’insécurité. Il ne voit que la surface : dans la rue, il y a des SDF, des toxicomanes, des marginaux, donc il y a forcément du désordre, donc trop de désordre, et il faut remettre de l’ordre. Son récit du monde dangereux, sa littérature du péril urbain, est comme une fiction policière : un crime ou un délit plonge le monde dans un chaos inhabituel, et l’harmonie doit y être rétablie à tout prix.
C’est là que je me dis que beaucoup de nos peurs modernes fonctionnent comme ça. Et que la plupart des gens de la société civile, du système médiatique et de leaders politiques, se focalisent sur les conséquences et non sur les causes. Comme quand nous sommes malades, pris de maux de ventre ou de tête, de plaques d’eczéma ou d’accès de dépression, nous ne cherchons plus à comprendre les agents pathogènes pour mieux les neutraliser, mais à effacer au plus vite les symptômes, insupportables manifestations d’un corps physique qui fonctionne mal, qui ne fonctionne plus comme il devrait fonctionner. Vite, à tout prix. Car ce qui dérange, il ne faut surtout par le voir, l’affronter, le comprendre, mais l’éviter, il faut le dissoudre, le faire disparaître.
Les pauvres, les exclus, les sans-abri ? Invisibles, si possible.
Les problèmes sociaux ? Gérés, contenus, jamais résolus.
Sauf que ce n’est pas parce qu’une ville a l’air propre qu’elle ne produit pas son lot de déchets. Et ce n’est pas parce que tu n’entends pas l’arbre tomber dans la forêt qu’il est toujours debout. Nous aimons les surfaces nettes, les trottoirs propres, les quartiers sans désordre apparent, moi le premier. Comme dit en ouverture, une Toulon sale et vieillotte m’était repoussante, mais une Toulon propre et dynamique me séduisait. Nous sommes ainsi, on peut donc considérer que c’est normal. Du moins, cela donne l’impression que le monde fonctionne tel qu’il devrait, qu’il est en ordre. Mais ce n’est qu’une illusion : on ne fait que déplacer la saleté, pas la faire disparaître.
Le plus ironique, c’est que ce collègue, qui a peut-être lui-même connu le refoulement intime ultime de la psychologie humaine, semble désormais le reproduire à l’échelle du monde : il refoule ce qui le dérange pour se sentir en paix. Comme si effacer l’image du désordre suffisait à effacer la réalité. Le problème, c’est que l’arbre finit toujours par tomber, et qu’on finit toujours par entendre le fracas de la chute, tôt ou tard.
J’aimerais lui parler. J’aimerais lui dire. Qu’on peut choisir de ne plus voir la laideur. De faire disparaître tout ce qui dérange, tout ce qui rappelle que le monde produit lui-même ses exclus. C’est une illusion de sécurité, pas une solution. Car les marginaux, les pauvres, les fous, ne poussent pas de la terre : ils sont les enfants honteux d’un système. Et tant qu’on s’acharnera à effacer leurs traces plutôt qu’à comprendre leurs causes, on ne fera que déplacer la peur, sans la dissiper. On la condamne à se reproduire dans les esprits.
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