J’ai remarqué un truc en réfléchissant au système médiatique et ses mutations. Sans doute ne suis-je pas le seul, sans doute que j’arrive un peu trop tard dans la surface de réparation, comme un milieu défensif manquant de l’instinct du buteur. Néanmoins, je vais quand même formuler ma réflexion.
Avant, mais en des temps pas si anciens, on avait le phénomène des journalistes dits « chiens de garde », un terme inventé par Paul Nizan en 1932 pour parler d’un concept connu au moins depuis Balzac et Illusions Perdues : les Duhamel, Saint-Cricq, Elkrieff, Calvi, Toussaint, Weintraub, du moins pour ceux que j’ai pu voir en action, et qui servent à maintenir l’élite bourgeoise en place par la manipulation de l’information.
Ensuite, à l’ère de la société du spectacle et de la télé-réalité triomphante, on a eu les agitateurs. Ceux qui font du buzz rhétorique, en général des journalistes ou gens de télévision ayant muté, au sens de dégénérescence biologique, en polémistes (Zemmour, Naulleau) voire en éditocrates (Praud, Hanouna).
Depuis quelques temps, il semble que le phénomène lui-même s’est déplacé du champ médiatique au champ qu’on pourrait dire universitaire même si c’est actuellement incorrect, alors j’ai presque envie de dire de façon puérile le champ « sérieux ».
Vous voyez de qui je parle : Jérôme Fourquet, Céline Pina, Florence Bergeaud-Blackler, Laurent Ozon, François Bousquet… Tous sont, à n’en pas douter, de purs réacs, avec des degrés de mauvaise foi variables, de même pour leur indigence intellectuelle, et des systèmes de pensée allant du friable au poussiéreux.
Tous ont pour point commun de tordre chiffres, études, diagrammes, courbes évolutives et statistiques générales pour les faire entrer dans leur carré idéologique — bien qu’ils s’en défendent. Tous se présentent comme des personnalités savantes, objectives, statistiques, solidement documentées, et tous utilisent le langage des sciences sociales, à grand renfort de tableaux, cartes, chiffres, concepts empruntés à la sociologie, avec des mots comme « tendances structurelles », « évolutions démographiques », etc.
Cela donne indéniablement un vernis sérieux, respectable, et ce même quand la sélection des données ou la lecture de ces mêmes données est orientée. C’est ce qui, fondamentalement, les distingue des éditorialistes, des pamphlétaires et bien sûr des influenceurs identitaires assumés. On est donc dans un niveau supérieur de légitimation discursive, accordons-leur au moins cela.
Mais quand même. Malgré tous leurs efforts pour apparaître de bonne foi, ce qui marche sans doute sur une certaine frange de leurs lecteurs, de leurs suiveurs mais pas sur moi, la finalité reste la même : on habille des convictions politiques dans les codes du savoir scientifique, ce qui les rend, on l’a dit, plus crédibles, mais aussi plus « vendables » à un public éduqué, plus difficiles à contredire aussi, car tout à coup on est pas juste dans la perspective d’une réfutation purement rhétorique mais « scientifique », et enfin, ça en fait de facto des outils pour les leaders politiques.
C’est comme si tout à coup on avait remplacé : « J’ai peur de l’islam » par « Les tendances statistiques démontrent une islamisation silencieuse du territoire ». Le contenu est identique, mais la forme change tout à la réception du propos. On l’a dit plus haut, ils ont tous leur personnalité.
Prenez Jérôme Fouquet. Franchement ça a l’air d’être un type sympa. Il a l’air tout doux, presque timide, presque en retrait, honteux peut-être de son entreprise, qu’il croit particulièrement fine. Il ne manque pas d’humour ou d’auto-dérision. Non franchement je pourrais tailler le bout de gras ou même boire un coup avec lui. Je connais des gens de mon bord qui imposent leurs idées de façon beaucoup plus violente et désagréable.
Voyons Florence Bergeaud-Blackler maintenant. La superstar universitaire des islamophobes. Elle utilise un champ très spécifique (halal, islamisme) pour construire un récit global sur “l’islam”, extrapolé très largement. Récemment, la supercherie de son commerce a explosé en plein vol, la faute à une interview malheureuse où à un simple « Comment ça va ? » en arabe, langue dont elle se prétend experte, elle a été incapable de répondre.
Or, cette maîtrise supposée de l’arabe est un élément central de sa crédibilité, car elle dit en substance : « Je suis peut-être hostile à l’islam mais moi je connais les textes, la langue, les discours internes, les réseaux halal, etc. » Cela lui permettait habilement de se distinguer des polémistes ignorants et « émotionnels », de se se présenter comme une chercheuse spécialisée, et de prétendre accéder à des sources que le grand public ne pouvait pas vérifier.
Et ce faisant, elle peut en toute liberté adopter la rhétorique classique du discours alarmiste : « Je sais ce que vous ne voyez pas, je comprends ce que vous ne comprenez pas. » Ce double argument lui servait de bouclier rhétorique : toute critique devenait une preuve que le reste du monde ne voulait pas voir. Mais quand on lui pose une phrase simple en arabe, soudain … tout s’effondre. La supercherie Bergeaud-Blackler est révélée au grand jour. À partir du moment où cette « éminence » de l’islam et des cultures arabophones ne comprend pas une phrase très simple, ne peut pas répondre, ne maîtrise même pas la grammaire de base, alors tout son dispositif d’autorité intellectuelle s’effondre.
Et ce n’est pas une question de parler l’arabe couramment ou pas, car c’est elle-même qui avait utilisé cet argument comme gage de compétence. Si quelqu’un se présente comme un spécialiste arabisante, spécialiste du halal, capable de lire les textes religieux, familière des prêches, des circulaires internes, etc. … mais ne comprend pas une phrase du niveau CE1, cela révèle que le cœur de sa posture est une mise en scène. Une mascarade.
On pourrait aussi parler de Laurent Ozon et François Bousquet. Là, on est dans un registre plus idéologique, celui de la Nouvelle Droite, des identitaires qui utilisent des références philosophiques, des données socio-économique, un lexique, un vocabulaire pseudo-académique et prétendent à une forme d’empirisme méthodologique. Ce faisant, ils se donnent l’allure de penseurs politiques légitimes. Mais maintenant que j’écris ces lignes, je crois que ces deux intellectuels identitaires mériteraient un article à eux seuls tant leur rhétorique est aussi habile que grossière.
Le succès actuel de ces « experts » pseudo-scientifiques s’explique en partie par l’évolution même du débat public français. Après l’ère des polémiques et de l’expression émotionnelle, marquée par la libération de la parole raciste, la montée des éditocrates et du clash permanent, le public s’est sans aucun doute lassé du vacarme. Saturé d’affects, il réclame désormais de la froideur, des chiffres, des cartes : une forme d’expertise, même si elle est approximative, même si elle est biaisée. Dans ce contexte, habiller un discours identitaire de vocabulaire technique et de statistiques suffit à lui donner une légitimité nouvelle, un nouvel élan dans le soi-disant combat civilisationnel qui s’annonce.
Au même moment, les sciences sociales classiques, soupçonnées d’idéologie ou d’angélisme, ont été massivement délégitimées. Cette mise à l’écart a laissé le champ libre à des « experts alternatifs », prêts à combler le vide en proposant des diagnostics réactionnaires présentés comme neutres. Les médias, les think tanks conservateurs, certains éditeurs et les partis politiques ont immédiatement saisi l’opportunité : ils ne veulent plus du polémiste en roue libre, mais d’un narrateur identitaire capable de donner à leurs obsessions la forme d’une analyse sérieuse. Le glissement constant d’islamisme à islam fait office de passerelle rhétorique parfaite.
Un véritable chercheur contextualise, nuance, cite, distingue les faits des interprétations et s’interdit les généralisations hâtives. Or, eux font exactement l’inverse : sélection orientée des données, extrapolations à partir de cas marginaux, oubli volontaire des contre-tendances, mélange des registres religieux, sociaux et politiques, le tout emballé dans un langage pseudo-académique. La forme est scientifique, certes, mais le fond, au bout du compte, n’en reste pas moins idéologique, et c’est cette dissonance, ce travestissement de la réalité, qui constitue le cœur du phénomène — et du problème.
Laisser un commentaire