réflexions d'un citoyen en quête de sens

   Dix ans ont passé depuis la première saison de Stranger Things. Je l’avais attendue avec un enthousiasme presque enfantin : une promesse de cinéma de genre, un retour aux années 80, E.T., Les Goonies, Stand By Me, Retour vers le Futur, Christine, tout ça quoi. Sur le papier, tout me parlait. Dans les faits, je n’étais pas encore armé pour comprendre le piège qui se refermait sur moi.

La série est arrivée. Les premiers épisodes se laissaient regarder. Puis la série s’est effondrée dans une résolution bancale et convenue. Les saisons suivantes ? Visionnées d’un œil distrait, perdues dans la bouillie mémorielle d’un geste répétitif. Et pourtant, la hype persiste. Elle persiste encore aujourd’hui. Fait incompréhensible, du moins jusqu’à très récemment, quand j’ai fini par comprendre le pourquoi : Stranger Things est bel et bien un chef-d’œuvre. 

   Mais pas un chef-d’œuvre de fiction, non : un chef-d’œuvre commercial. Une mécanique de marketing parfaitement huilée, un produit d’appel irrésistible, comme une soupe Knorr : salée, sucrée, chaude, familière, régressive, et conçue pour qu’on en reprenne. Un divertissement Frankenstein, assemblé à partir de morceaux déjà goûtés et appréciés. Les enfants y trouvent le frisson de la découverte ; les adultes celui de la nostalgie. Le plan est parfait. C’est du fast-food culturel : plaisir immédiat, mémoire nulle, conversation impossible. On peut parler de The Wire, Breaking Bad, Twin Peaks, Barry, The Leftovers, même des Simpsons. Mais que dire de Stranger Things ? Comment débattre d’une soupe, d’un produit dont l’ambition n’est pas d’être discuté, mais avalé ?

   La nostalgie n’est pas mauvaise en soi. Elle peut être créatrice, proustienne, un catalyseur d’émotions et de réminiscences. Mais ce n’est pas ce qui se joue ici. Ici, on n’éveille rien : on imite ce qui a été aimé. On reproduit, on reconditionne. Le Project Montauk des frères Duffer, car tel était son titre de travail, l’annonçait dès le départ : voici notre resucée, notre macédoine. Soit. Mais si seulement ils en faisaient quelque chose. Le problème, c’est que leur récit n’avance pas. Oui, regardez attentivement : d’une saison à l’autre, la structure ne change pas.

Dès la saison 2, la formule est déjà claire : une menace interdimensionnelle surgit ; des enfants de Hawkins sont en danger ; le groupe est éclaté puis réuni ; Eleven accomplit un miracle télékinétique (ou Will dans la dernière saison) ; retour au statu quo. Rien n’avance. Le monde de Stranger Things n’est pas en expansion comme l’est notre univers à nous, mais immobile, stable, figé dans sa propre boucle autosatisfaite et autosatisfaisante.

   Les personnages ? Sans psychologie, sans trajectoires, ou si maigres, squelettiques ou déjà vues. Ils ne cherchent rien, ne conquièrent rien, ne découvrent rien. Ils sauvent Hawkins — cette ville générique américaine — encore et encore, parce que Hawkins est leur unique décor, leur unique enjeu, leur unique justification d’existence. Une métaphore me vient quand je regarde Stranger Things : un tapis roulant narratif. Oui, l’illusion du mouvement, l’impression de progression, mais un point fixe. On croit avancer mais on reste sur place.

   Or les grandes séries, elles, appliquent la politique de la terre brûlée. The Wire détruit ce qu’elle raconte. Breaking Bad pulvérise Walter White de l’intérieur. Les Sopranos devient métaphysique et ose une fin d’ambiguïté pure. The Leftovers change de ville, de ton, de spiritualité. Barry choisit un ultime épisode volontairement insatisfaisant. Twin Peaks: The Return refuse de s’offrir comme le soap fantastique que le public est venu consommer et explose son propre langage. Elles avancent en semant des choses, en hurlant qu’elles existent à la face du spectateur. Ce faisant, elles créent, en brûlant ce qu’elles venaient de bâtir.

   Stranger Things, lui, ne peut tout bonnement rien détruire, car la formule s’effondrerait. Hawkins est un produit, les personnages des mascottes, la narration est un mouvement simulé. Le binge-watching accentue encore cet effet : il exige confort, familiarité, douceur, répétition, constance. Il déteste l’inconfort, les ruptures, les éclats formels — tout ce qui fait la grandeur des séries majeures. Netflix ne veut pas du risque : il veut du flux. Un récit qui donne l’impression d’aller quelque part sans jamais y aller.

Une autre image me vient : celle du télésiège narratif. On croit avoir marché, un long moment, puis on regarde autour de soi et on réalise qu’on est exactement au même endroit qu’au début. Regarder Twin Peaks, The Wire, Breaking Bad, Barry ou Les Sopranos, c’est gravir une montagne. C’est lent, ardu, exigeant, douloureux parfois, mais on atteint un sommet qui nous marque à vie. Regarder Stranger Things, c’est prendre un télésiège jusqu’en haut de l’Everest. Et pourquoi pas : parfois, on veut du confort, c’est humain. Parfois, on veut juste flotter, se laisser porter, se laisser bercer en s’endormant.

   Mais ne confondons pas les deux. Ne faisons pas croire que le télésiège a la même valeur que l’ascension de la montagne. Ne donnons pas la même récompense à ceux qui ont gravi la montagne qu’à ceux qui ont voyagé dans un fauteuil suspendu. Et put-être aussi que le vrai problème de cette histoire, c’est qu’en 2025, nous ne créons plus de montagnes. Nous ne fabriquons plus que des télésièges.

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